Les Bretons vont à l'Opéra

Les Bretons vont à l'Opéra

Interview de Peter Gelb, directeur du MET

 
 
 "A l'opéra, c'est une grave erreur de s'adresser uniquement aux connaisseurs" 
 
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"S’il y a des directeurs d’opéras qui désapprouvent le principe des diffusions dans les cinémas, ils devraient peut-être se poser des questions sur les moyens d’intéresser davantage leur public à leur travail. Notre programme de diffusion ne nous permet pas seulement de renforcer les liens existant entre les amateurs d’opéra et le Met ; mais c’est aussi un support éducatif, car le plus grand défi que les maisons d’opéra affrontent aujourd’hui, outre les problèmes financiers, c’est de créer un nouveau public. Pour y parvenir, à une époque où la culture est totalement négligée par un système éducatif qui met l’accent sur la technologie et sur les possibilités de gagner de l’argent, nous devons unir nos forces afin de développer la présence de l’art dans les écoles. Quand je parle à de jeunes parents ou à de jeunes enseignants, j’ai l’impression que toute une génération a été perdue du point de vue de la culture. Il y a donc un gros effort à accomplir, et à accomplir maintenant. En Europe aussi, toutes les maisons d’opéra doivent trouver une solution, prendre des initiatives. Et si nous n’avions pas lancé les retransmissions en direct il y a dix ans, la situation serait encore plus difficile à présent."
 
"Par ailleurs, sur le plan artistique, quand nous essayons de susciter l’intérêt du public, nous ne devons pas oublier que les opéras racontent une histoire. J’en ai souvent parlé, et longuement. Bien sûr, une mise en scène doit stimuler l’intelligence du spectateur, mais il ne faut pas non plus oublier le public nouveau. C’est une grave erreur que de s’adresser uniquement aux gens qui connaissent déjà l’œuvre à fond. Certaines maisons d’opéra sont en meilleure santé financière que d’autres, mais elles auront de sérieux ennuis quand le public cessera de venir parce qu’il ne comprend pas ce qui se passe sur scène. Certains metteurs en scène pratiquent une forme de déconstruction qui peut être le travail d’un virtuose mais qui rend les œuvres méconnaissables. Cette tendance-là en fin de compte n’est pas viable, il faudra fatalement faire machine arrière un jour. Les compositeurs ont déjà appris  qu’ils ne pouvaient pas écrire de la musique inécoutable et avoir un public."
 
 
 
 
Par Laurent Bury | lun 28 Septembre 2015 

Le 3 octobre, Le Trouvère sera retransmis dans de nombreux cinémas, en direct du Metropolitan Opera, ouvrant la saison 2015-16 de la série « Met Live in HD ». De passage à Paris en juin dernier, Peter Gelb, le directeur de l'institition lyrique new yorkaise, a répondu à quelques questions.


Les retransmissions de la série « Live in HD » furent une de vos premières initiatives quand vous avez succédé à Joseph Volpe il y a près de dix ans. Tous les directeurs d’opéras ne sont pas favorables à cette pratique.

Il me paraît très important aujourd’hui que les grandes maisons luttent par tous les moyens pour rendre l’opéra plus accessible et pour tenter d’attirer un nouveau public. C’est une bataille qu’il faut livrer sur de nombreux fronts, et d’abord sur les scènes, où nous autres directeurs d’opéras devons comprendre qu’il est impossible d’adopter une attitude passive en matière de répertoire, ou agressive au point de nous aliéner le public par nos nouvelles productions. S’il y a des directeurs d’opéras qui désapprouvent le principe des diffusions dans les cinémas, ils devraient peut-être se poser des questions sur les moyens d’intéresser davantage leur public à leur travail. Notre programme de diffusion ne nous permet pas seulement de renforcer les liens existant entre les amateurs d’opéra et le Met ; mais c’est aussi un support éducatif, car le plus grand défi que les maisons d’opéra affrontent aujourd’hui, outre les problèmes financiers, c’est de créer un nouveau public. Pour y parvenir, à une époque où la culture est totalement négligée par un système éducatif qui met l’accent sur la technologie et sur les possibilités de gagner de l’argent, nous devons unir nos forces afin de développer la présence de l’art dans les écoles. Quand je parle à de jeunes parents ou à de jeunes enseignants, j’ai l’impression que toute une génération a été perdue du point de vue de la culture. Il y a donc un gros effort à accomplir, et à accomplir maintenant. En Europe aussi, toutes les maisons d’opéra doivent trouver une solution, prendre des initiatives. Et si nous n’avions pas lancé les retransmissions en direct il y a dix ans, la situation serait encore plus difficile à présent.

Par ailleurs, sur le plan artistique, quand nous essayons de susciter l’intérêt du public, nous ne devons pas oublier que les opéras racontent une histoire. J’en ai souvent parlé, et longuement. Bien sûr, une mise en scène doit stimuler l’intelligence du spectateur, mais il ne faut pas non plus oublier le public nouveau. C’est une grave erreur que de s’adresser uniquement aux gens qui connaissent déjà l’œuvre à fond. Certaines maisons d’opéra sont en meilleure santé financière que d’autres, mais elles auront de sérieux ennuis quand le public cessera de venir parce qu’il ne comprend pas ce qui se passe sur scène. Certains metteurs en scène pratiquent une forme de déconstruction qui peut être le travail d’un virtuose mais qui rend les œuvres méconnaissables. Cette tendance-là en fin de compte n’est pas viable, il faudra fatalement faire machine arrière un jour. Les compositeurs ont déjà appris  qu’ils ne pouvaient pas écrire de la musique inécoutable et avoir un public.

 

 

Cette saison, le Met a été au cœur de nombreuses controverses, budgétaires et artistiques.

L’opéra est une forme d’art qui semble se prêter aux situations de crise. Parmi les événements qui ont rendu la saison écoulée plus explosive que les précédentes, il y a bien sûr la controverse qu’a suscitée l’effort de la direction du Met pour affronter une situation économique. C’était une situation très délicate, mais qu’il fallait aborder. Finalement, la saison a pu démarrer à la date prévue, les syndicats et la direction sont parvenus à un accord sur les réductions des dépenses visant à faire du Met une institution plus saine, en amputant le budget de 22 millions de dollars. Au terme de cet exercice fiscal, nous avons atteint l’équilibre budgétaire, mais l’avenir est riche de nombreux défis. Les choses ont beaucoup changé en matière de billetterie : il y a vingt ans, à New York, le lundi soir était la soirée d’opéra par excellence, mais aujourd’hui, c’est le soir où nous avons le plus de mal à écouler des billets. Les habitudes d’achat évoluent, parce que notre public vieillit et est remplacé par des spectateurs plus jeunes, qui ne prennent pas forcément d’abonnements, parce qu’ils n’ont pas envie d’accepter ce genre de contrainte et préfèrent acheter leurs places à la dernière minute. Au vu de ces nouveaux comportements, il apparaît que nous allons avoir besoin de représentations le dimanche en matinée, et cela devra être négocié avec le personnel et les syndicats. Le processus de négociation peut-être douloureux, mais il a cet avantage qu’il donne à tout notre personnel une meilleure compréhension des problèmes économiques. Nous allons travailler ensemble pour trouver d’autres solutions, réduire nos dépenses et développer nos revenus.

Quant à l’aspect artistiques des controverses, je dois dire que j’ai été assez surpris. Quand j’ai accepté mon poste, je me suis engagé, tout en maintenant une certaine continuité, à présenter des œuvres modernes majeures qui n’avaient pas encore été présentées au Met. L’un de ces projets concernait les principales œuvres de John Adams. The Death of Klinghoffer était une coproduction avec l’English National Opera. La mise en scène de Tom Morris est très réfléchie dans sa narration mais, contrairement à des productions antérieures, elle ne dissimule pas le meurtre proprement dit. Le livret est très clair, il condamne les actes de terrorisme comme une forme de barbarie, et la mise en scène est plus claire encore, mais cela n’a pas suffi à éviter une hystérie essentiellement alimentée par Internet. Il est désormais possible de déchaîner un cataclysme virtuel du jour au lendemain, et c’est ce qui s’est passé. On m’a reproché d’avoir annulé la retransmission en HDlive du spectacle, mais je dirige un grand théâtre, qui dépend notamment de ses donateurs. Ma stratégie a été de préserver la production mais de sacrifier sa retransmission afin de satisfaire quelques donateurs importants aussi bien que la Anti-Defamation League qui croyait qu’une retransmission pourrait encourager l’antisémitisme mondial, même si je ne crois pas personnellement qu’il y ait le moindre antisémitisme dans l’œuvre de John Adams. A New York, beaucoup de groupes juifs conservateurs ou modérés ont cherché à nous empêcher de présenter ce spectacle au Met même après l’annulation de la retransmission. Notre choix a été dénoncé par  certains hommes politiques, dont l’ex-maire Rudolph Giuliani, un rabbin venait tous les deux jours bénir le sol que nous avions profané, mais aucun des principaux donateurs du Met n’a démissionné. Et je considère que nous avons remporté une victoire artistique.

 

 

Est-ce à cause de ces controverses qu’il n’y aura pas d’opéra contemporain au Met la saison prochaine ?

Absolument pas ! Simplement, nous devons préparer nos saisons avec quatre ou cinq années d’avance, et les compositeurs auxquels nous passons commande ont parfois tendance à ne pas respecter les délais. Dans les saisons à venir, nous présenterons le nouvel opéra de Thomas Adès, L’Ange exterminateur, Robert Lepage mettra en scène une nouvelle production de L’Amour de loin, de Kaija Saariaho. Nous avons commandé à Nico Muhly un opéra d’après le livre dont Hitchcock s’était inspiré pour son film Pas de printemps pour Marnie, et Osvaldo Golijov termine une adaptation de l’Iphigénie en Aulide d’Euripide, qui sera créée dans le rôle-titre par Nadine Sierra, une jeune soprano américaine de 26 ans qui doit débuter cette saison en Gilda deRigoletto. Il n’y aura pas de chefs-d’œuvre modernes récentes en 2015-2016, mais notre engagement reste aussi fort, et si vous regardez l’histoire récente du Met, vous verrez qu’il y a rarement eu autant d’opéra contemporain. A part Le Premier Empereur de Tan Dun, il y a également eu Two Boys, de Nico Muhly, que nous avions commandé. Et honnêtement, peu importe que nous soyons les commanditaires ou pas, car cela me paraît refléter une conception « macho » un peu surannée. L’essentiel est que nous proposions des œuvres qui ont eu du succès, même si elles ont d’abord été créées ailleurs. Et même dans le répertoire du passé, nous sommes toujours à la recherche d’opéras qui n’avaient jamais été montés au Met, comme Iolanta en 2014-15, ouRoberto Devereux en 2015-16.

 

 

Dans la plupart des grandes villes européennes, il y a en général deux maisons d’opéra ou davantage. Depuis la disparition du New York City Opera, le Met n’a plus de concurrent direct.

Je pense qu’il n’est pas bon pour le Met de n’avoir aucun concurrent, car il est plus sain pour les amateurs d’opéra d’avoir le choix entre plusieurs maisons. A Londres, l’avenir de l’ENO est menacé, et ce n’est pas une bonne chose du tout. A New York, la bonne nouvelle, c’est qu’il existe un certain nombre de petites compagnies d’opéra, et c’est d’ailleurs une chose à laquelle je réfléchis pour le Met : nous devrions nous donner les moyens d’aller présenter des productions moins lourdes dans les quartiers loins de Lincoln Center.. Sur le plan de la programmation, il n’y a jamais eu de coordination entre le Met et le NYC. Quand je suis arrivé, j’ai voulu rompre avec l’image de conservatisme attachée au Met, et le NYCO a pu se sentir menacé. C’est peut-être pour cela qu’ils ont voulu engager Gérard Mortier, comme gage d’originalité artistique, mais la situation n’a pas pris le tour qu’ils espéraient.

Tant que le Met pourra proposer des spectacles artistiquement stimulants, des œuvres nouvelles qui peuvent enthousiasmer le public, j’estimerai que je fais mon travail. Selon les termes de mon contrat, il me reste encore sept ans à rester à la tête du Met. Il y a encore beaucoup à accomplir, il faut renforcer l’effort éducatif et continuer à consolider nos finances. Je ne veux pas quitter le Met tant que je n’aurai pas le sentiment d’avoir stabilisé la situation. D’un autre côté, la situation du Met n’a jamais été stable : si vous examinez les archives, vous découvrirez une succession de crises ! Nous ne recevons aucune subvention du gouvernement, mais même en Europe, le financement de l’Etat n’est pas du tout garanti.

 

 

Depuis quelques années, Anna Netrebko fait systématiquement l’ouverture de la saison du Met. Qui seront selon vous les stars des années à venir ?

Anna Netrebko est une star dans tous les sens du terme. Elle est vraiment formidable, et le public le sait. On l’a encore vu lorsqu’elle a chanté Lady Macbeth la saison dernière. Je pense que, dans un avenir proche, Sonya Yoncheva est amenée à devenir une grande star, et je voudrais l’y aider en lui offrant les rôles qui la porteront vers l’excellence. Pretty Yende est merveilleuse, et elle chantera des rôles importants ici dans les années à venir. Je ne peux pas fabriquer une star, mais je peux lui fournir les occasions de briller. Parmi les hommes, il y a Javier Camarena, ou le magnifique Michael Fabiano, qu’on verra beaucoup dans les prochaines saisons du Met. Et bien sûr, je continue à chercher de nouveaux talents.

Avant que j’arrive, Anna Netrebko avait déjà chanté au Met, dans Guerre et Paix et deux ou trois autres choses. J’avais de grands projets pour elle : je la voulais dans Traviata, Willy Decker est spécialement venu à New York reprendre sa production de Salzbourg, mais finalement ce n’est pas elle qui a chanté Violetta. La saison dernière, c’est Sonya Yoncheva, qui n’était pas prévue dans ce rôle, qui l’a interpreté avec un immense succès. Et en septembre, Yoncheva chante chez nous sa première Desdémone. Je l’ai vue à Londres il y a quelques années, elle a de grandes ambitions artistiques. Je m’intéresse aux chanteurs qui prennent de vrais risques et je suis prêt à partager ces risques avec eux. Curieusement, la plupart des grands chanteurs semblent aujourd’hui venir d’Europe de l’Est : c’est directement lié à leur ADN vocal et à la chute du Rideau de fer. Il y a des années, j’ai réalisé un documentaire sur Rostropovitch et Galina Vichnevskaïa à leur retour d’exil, Soldiers of Music. Sous Brejnev, ils avaient tous deux été victimes d’une oppression officielle à cause de leur soutien de Soljenitsyne, mais c’était bien plus grave pour elle que pour lui. Au Bolchoï, on chantait tout en russe, et à part Boris Godounov, il y avait très peu de choses qu’elle pouvait chanter en Occident. Maintenant, de l’ex-URSS nous vient Anna Netrebko, et il n’y a pas moins de cinq stars dans le monde lyrique qui viennent de la seule Lettonie ! Le monde change, et nous autres directeurs d’opéra, nous devons nous adapter.  

 

Propos recueillis et traduits le 24 juin 2015



02/10/2015
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